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Deuxième lecture du projet de loi S-232, Loi instituant le Mois du patrimoine juif canadien

Deuxième lecture du projet de loi S-232, Loi instituant le Mois du patrimoine juif canadien

Deuxième lecture du projet de loi S-232, Loi instituant le Mois du patrimoine juif canadien

Deuxième lecture du projet de loi S-232, Loi instituant le Mois du patrimoine juif canadien


Publié le 16 février 2017
Hansard et déclarations par l’hon. Joan Fraser

L’honorable Joan Fraser :

Honorables sénateurs, ce n’est pas moi qui suis la porte-parole de notre caucus concernant ce projet de loi. C’est la sénatrice Jaffer. Par conséquent, lorsque j’aurai terminé mon intervention, je proposerai que le débat soit ajourné à son nom, mais elle a gentiment accepté de me laisser prendre la parole aujourd’hui.

Je voudrais remercier la sénatrice Frum pour avoir déposé ce projet de loi qui, je crois, peut avoir de profondes répercussions constructives sur la trame de la société canadienne, aussi bien pour les juifs que pour les non-juifs.

Le patrimoine juif du Canada est vaste et riche. Il s’étend d’un océan à l’autre. Nous avons entendu le sénateur Wetston parler de son enfance au Cap-Breton. Plusieurs d’entre nous se souviennent du sénateur Jack Austin, qui a servi ici avec tant de distinction et qui, je pense, est né à Edmonton, mais a dignement représenté la Colombie-Britannique au Sénat et partout ailleurs. Les juifs ont beaucoup contribué à notre pays depuis bien des années.

Je vais surtout parler de ma région et de ma ville, Montréal, parce que c’est l’endroit du Canada que je connais le mieux.

L’histoire et la contribution juive à Montréal est absolument extraordinaire. Comme nous l’a rappelé la sénatrice Frum, la synagogue espagnole et portugaise existe à Montréal depuis 1768. C’est l’une des plus anciennes de l’Amérique du Nord, et je peux vous dire qu’elle est encore très active. C’est une bonne chose.

Les juifs font partie de notre histoire depuis ce moment et même un peu avant. L’immigration juive a été assez constante, mais nous avons eu deux grandes vagues d’immigration à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, puis de nouveau après la Seconde Guerre mondiale, lorsque des milliers de survivants de l’Holocauste sont arrivés chez nous.

À Montréal, il y avait encore près de 6 000 survivants de l’Holocauste en 2011. Leur impact sur la conscience de notre communauté ne devrait jamais être sous-estimé.

Nous avons encore près de 90 000 juifs à Montréal. Environ un quart d’entre eux sont séfarades, ce qui constitue un phénomène relativement récent. En effet, la plupart des juifs qui se sont établis au Canada depuis des années étaient ashkénazes. Toutefois, les juifs séfarades sont arrivés et nous ont enrichis parce que beaucoup d’entre eux sont francophones, ce qui a eu d’importants effets sur notre compréhension non seulement de la communauté juive, mais aussi du monde et particulièrement du Moyen-Orient.

Au fil des ans, les juifs de Montréal ont bâti une communauté riche, dynamique et d’une extraordinaire générosité. Il est pratiquement impossible d’aller quelque part à Montréal sans voir un témoignage de cette remarquable générosité. Bien sûr, elle s’est manifestée en premier envers la communauté juive elle-même, qui a profité des avantages d’hôpitaux, d’écoles et de programmes sociaux d’une grande richesse, mais la générosité s’est aussi étendue à l’ensemble de la collectivité. Où qu’on aille, on voit des noms de donateurs juifs : Bronfman, Cummings, Hornstein. Plusieurs se souviendront de notre ancien collègue, le sénateur Leo Kolber, qui est aussi un philanthrope.

Il y a quelques années, comme je déjeunais avec le consul israélien à Montréal, il a mentionné la générosité de la communauté juive montréalaise. Comme c’était la seule communauté juive que je connaissais, j’ai dit : « Ah, est-ce inhabituel? Je croyais que tous les juifs étaient généreux. » Il a répondu : « Oui, mais Montréal est absolument extraordinaire. » C’est bien vrai.

Je voudrais nommer quelques juifs montréalais qui ont contribué à la ville et au Canada. La liste n’est pas exhaustive. C’est juste une série de noms qui me sont venus à l’esprit quand je me suis assise pendant une dizaine de minutes avec un crayon et un bout de papier. Par conséquent, personne ne devrait se sentir insulté si j’ai omis sa personne préférée. C’est une défaillance de ma mémoire, et de personne d’autre.

Commençons par le domaine de la politique. Ezekiel Hart avait été élu à l’Assemblée législative du Québec en 1807. C’était le premier juif jamais élu au Canada. J’en ai plus à dire à ce sujet, mais j’y reviendrai dans quelques instants. Il y a eu bien d’autres illustres juifs montréalais qui ont contribué à la vie politique du pays.

Nous connaissons et respectons tous notre ancien collègue, Irwin Cotler, ce grand défenseur des droits de la personne qui a eu pour clients des célébrités telles que Nelson Mandela et Maher Arar.

Tout le monde se souvient de la merveilleuse éloquence de David Lewis, qui, bien qu’il ait fait carrière en Ontario, a fait ses études à Montréal. L’une des meilleures histoires que je connaisse concerne l’entrevue qu’il a eue à l’Université McGill pour obtenir une bourse de la fondation Rhodes. L’un des membres du jury d’examen était sir Edward Beatty, qui était alors président de CP Rail. Je crois que c’est Beatty qui a demandé à David Lewis : « Si vous étiez premier ministre, quelle serait la première chose que vous feriez? » Lewis avait répondu : « Je nationaliserais CP Rail. » Le jury lui a quand même décerné la bourse, probablement à cause de son grand courage politique.

Il y a eu d’autres personnes qui ont peut-être fait preuve du même courage. Certains d’entre vous se souviendront de l’histoire de Fred Rose, ce député montréalais d’allégeance communiste qui a été en fait emprisonné plus tard après avoir été convaincu d’espionnage pour le compte de l’Union soviétique. Il avait fini ses jours en Pologne après la révocation de sa citoyenneté canadienne. Je doute qu’il y en ait parmi nous qui aurait partagé ses idéaux, mais on peut dire qu’il avait le courage de ses convictions.

L’un de mes exemples favoris est celui du défunt Victor Goldbloom qui a été d’abord ministre au Québec. Il était responsable, entre autres, du sauvetage des Jeux olympiques. Par la suite, il a apporté de remarquables contributions dans d’autres domaines. Il est probablement surtout connu au Canada comme ancien commissaire aux langues officielles, mais il a également été président du Conseil canadien des chrétiens et des juifs pendant de longues années. Il a passé sa vie à construire des ponts.

Et qu’en est-il des arts? Les contributions dans ce domaine sont d’une grande richesse. On pourrait remonter à l’école des peintres juifs montréalais des années 1930 et 1940 qui, à mon avis, ont collectivement produit des œuvres nettement supérieures à celles du Groupe des Sept, même s’ils sont moins connus. Nous avons aussi eu des poètes : A. M. Klein, Irving Layton, Louis Dudek, Leonard Cohen, poète et chanteur, le grand romancier Mordecai Richler et l’inoubliable William Shatner. Il faut également noter que, pendant des années, Montréal a été un grand centre de culture yiddish : théâtre, documents, sociétés. Ce n’est probablement plus aussi vrai, mais ce fut un centre phénoménal pendant bien des années.

Parmi les juristes, on se souviendra de Morris Fish, ancien juge à la Cour suprême du Canada. Le défunt Alan Gold, ancien juge en chef de la Cour supérieure du Québec, a été l’un des grands médiateurs, arbitres et négociateurs du pays. C’est vers lui que les gouvernements se tournaient pour trouver une solution à des problèmes tels que la crise d’Oka. Ce n’étaient pas des tâches faciles. Et, bien évidemment, vous avez tous connu notre collègue, Yoine Goldstein, dont on a souvent envisagé la candidature à la Cour suprême.

Je pourrais poursuivre longtemps. Je pourrais parler de médecine et d’affaires. Toute cette philanthropie devait bien découler de succès réalisés ailleurs, surtout dans le monde des affaires. Je tiens cependant à souligner que ce succès et cette générosité sont d’autant plus remarquables que, dans ma ville et ma province, comme un peu partout dans le monde occidental, les juifs n’ont pas toujours été les bienvenus. J’ai mentionné Ezekiel Hart. Il a été élu deux fois et expulsé deux fois par ses pairs de l’assemblée législative, essentiellement parce qu’il était juif. Ce n’est que plus de 10 ans après la mort de Hart que Louis-Joseph Papineau a fait adopter une loi d’émancipation permettant enfin aux juifs de servir dans nos institutions politiques.

Nous connaissons tous la politique des années 1930 qui se fondait sur la devise suivante : « Aucun, c’est encore trop ». Autrement dit, même après l’interdiction de l’immigration juive, il y avait encore beaucoup trop de juifs qui entraient dans le pays. Nous savons combien sont morts par suite de cette politique. Et l’histoire continue. Il y a encore du vandalisme dans les synagogues et on s’oppose à la construction de nouveaux sanctuaires. Nous avons fait du chemin dans notre société, mais il nous reste encore beaucoup à faire. L’antisémitisme, qui est l’un des aspects les plus profondément ancrés et les plus pernicieux de notre civilisation, n’est pas encore mort.

J’aimerais vous lire une citation de l’ancien président Barack Obama. Il y a quelques années, il s’adressait à un groupe américain à l’occasion du Mois américain du patrimoine juif. Il avait alors dit une ou deux choses qui méritent de figurer dans notre compte rendu :

[…] l’antisémitisme est — et sera toujours — une menace pour les grandes valeurs humaines auxquelles nous devons tous aspirer. Quand nous permettons à l’antisémitisme de prendre racine, il se propage et ce sont nos âmes qui sont détruites.

Dans un instant, je vais citer une autre partie de son discours, mais j’aimerais d’abord ajouter que c’est justement pour ça que je pense que ce projet de loi est important : parce que c’est essentiel que nous soyons tous conscients non seulement de la richesse et de la contribution extraordinaire que le patrimoine juif a apportées à ce pays, mais également du fait que nous ne pourrons jamais nous considérer comme étant à l’abri des forces de la violence et de la haine.

La communauté juive de Montréal a toujours été une source extraordinaire d’aide pour les gens dans le besoin. De plus, les juifs n’ont jamais hésité à apprendre le français. En fait, les premières familles juives que j’ai rencontrées à Montréal parlaient chacune cinq langues. L’anglais et le français n’en étaient que deux langues parmi d’autres, et c’était bien ainsi. Une famille dont je me souviens en particulier racontait des blagues à table et changeait de langue pour choisir celle qui convenait le mieux à la blague. J’en étais éblouie.

Cependant, nous ne sommes pas à l’abri de l’antisémitisme. Sa nature profondément ancrée exige que cela nous soit rappelé souvent — peut-être pas de façon quotidienne, mais pourquoi pendant un mois par année? Ce serait très bien, cela nous permettrait de nous rappeler à la fois les aspects positifs et les aspects dangereux.

Je termine avec une autre citation du président Obama. Il a dit ce qui suit :

[…] pour faire vivre nos valeurs, il faut du courage. Il faut une certaine force […]

Alors, rappelons-nous toujours que notre patrimoine commun nous rend plus forts et que nos racines s’entrelacent. Choisissons toujours l’optimisme plutôt que le nihilisme, le courage plutôt que le désespoir, et l’espoir plutôt que le cynisme et la crainte.

Je crois que c’est ce qui arrivera si le Canada adopte ce projet de loi et tient la promesse qu’il renferme.

Je propose l’ajournement du débat au nom de la sénatrice Jaffer.

Des voix : Bravo!