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Message de la Chambre des communes concernant le projet de loi C-91, Loi concernant les langues autochtones

Message de la Chambre des communes concernant le projet de loi C-91, Loi concernant les langues autochtones

Message de la Chambre des communes concernant le projet de loi C-91, Loi concernant les langues autochtones

L’honorable Serge Joyal : 

Honorables sénateurs, c’est un jour important. J’irais même jusqu’à dire que c’est un jour historique.

Quand j’étais enfant, ma mère chantait sans cesse alors qu’elle était enceinte de mon petit frère. Un jour, je lui ai demandé : « Pourquoi chantes-tu tout le temps? » Elle m’a répondu : « Je parle à ton futur frère. »

J’ai gardé à l’esprit le fait que la première langue qu’on entend détermine notre vie. J’ai pensé que c’était important lorsque je me suis aperçu que, dans ma rue, les enfants ne parlaient qu’anglais. Je voulais jouer avec eux puisque j’étais le seul enfant canadien-français dans le voisinage.

Je pensais que, en apprenant leur langue, je pourrais tisser des liens avec les autres et sortir de mon isolement en tant qu’enfant. Je suis allé à l’école en pensant que, lorsqu’on a la possibilité d’apprendre d’autres langues, on découvre un autre monde. Je vais vous parler en anglais, car je souhaite vous montrer que, lorsqu’on apprend une autre langue, on s’ouvre aux autres.

(1510)

L’histoire des Canadiens français nous apprend qu’à son arrivée au Canada, Champlain a été accueilli par les Algonquins et les Hurons. Il a appris leur langue parce qu’il voulait nouer des liens avec eux. Il a voulu s’installer, construire une maison et rester dans le pays. Et c’est ce qu’il a fait. Il est mort à Québec 30 ans plus tard. Il a pris racine dans le pays. Pourquoi? Parce qu’il a pu nouer des liens avec les peuples autochtones. Voilà ce que j’ai appris lorsque j’étais enfant.

J’ai aussi appris que, au fil des ans, les nouveaux colons n’avaient plus besoin de l’appui des peuples autochtones avec lesquels ils s’étaient battus pour repousser l’ennemi en 1775 et, de nouveau, en 1812, pour repousser les Américains. Lorsqu’ils sont devenus une grande société dynamique et qu’ils ont dépassé en nombre les peuples autochtones, ils ont pu leur imposer leur langue, les obligeant à renoncer à la leur, à oublier leur passé, leurs racines et les berceuses que leur chantait leur mère.

Je luttais comme un Indien. En fouillant dans mes papiers, j’ai retrouvé des photos de moi habillé en Indien, à l’âge de six ou sept ans. À l’époque, j’aimais Rintintin, le Lone Ranger, Zorro et Roy Rogers. Parmi les enfants, il fallait décider qui d’entre nous serait l’Indien et qui serait le cow-boy. Je voulais toujours être l’Indien parce que j’aimais être nu…

Le sénateur Mercer : C’est trop d’information.

Le sénateur Joyal : … me maquiller et ainsi de suite. Bref, je voulais m’habiller comme l’autre et devenir l’autre. Toutefois, je ne pouvais pas devenir l’autre parce que je regardais la télévision pour tenter d’apprendre quelques mots, pour ressembler au Dernier des Mohicans — pour parler comme lui. Je tentais de l’imiter.

Bien sûr, cette histoire semble un peu ridicule quand je vous la raconte. Cependant, je me suis rendu compte que ce serait la bonne chose à faire si, un jour, j’avais l’occasion de faire quelque chose de concret pour que ces personnes puissent se réapproprier leur identité au lieu que ce soit moi qui essaie de me l’approprier.

Quand j’ai eu le privilège de présider le rapatriement de la Constitution, avec l’aide du sénateur Patterson et d’autres Inuits, nous avons eu l’occasion d’y inclure une disposition pour reconnaître cette nécessité. Toutefois, vous comprendrez que, il y a 40 ans, c’était comme parler dans le vide. Personne n’envisageait ou ne comprenait ce que nous comptions faire un jour.

Nous avons inscrit l’article 22 dans la Charte des droits et libertés, qui indique ceci :

Les articles 16 à 20 n’ont pas pour effet de porter atteinte aux droits et privilèges, antérieurs ou postérieurs à l’entrée en vigueur de la présente charte et découlant de la loi ou de la coutume, des langues autres que le français ou l’anglais.

Honorables sénateurs, je vous le dis, quand nous avons inscrit cette disposition dans la Charte, je pensais aux langues autochtones.

Lorsque je suis devenu secrétaire d’État des années plus tard, j’ai rencontré le sénateur Patterson. Je leur ai offert, à lui et à Clément Chartier, chef du peuple métis, de nous asseoir ensemble et de faire quelque chose pour soutenir les peuples autochtones et les aider à se définir eux-mêmes, même si, comme le sénateur Richards l’a dit, il y avait beaucoup de chemin à faire.

Nous sommes sur la voie de la réconciliation et essayons de reconstruire la relation après 150 ans d’assimilation, directement ou indirectement. Cela n’allait pas se faire du jour au lendemain. Nous ne pouvons pas le faire aussi rapidement. C’est impossible. Il suffit de penser au temps qu’il faut à une personne pour modifier ses habitudes. Lorsque, comme pays, nous essayons de renverser le cours de l’assimilation, cela ne peut se faire du jour au lendemain.

Nous nous efforcerons tous individuellement de faire quelque chose, mais nous nous sommes assis ensemble et nous avons trouvé un moyen de le faire.

Je suis heureux de voir que des sénateurs ont présenté un amendement qui permettait au gouvernement de signer des accords avec différentes nations et avec le gouvernement du Nunavut, de dire oui à l’aspiration du peuple inuit, qui veut recommencer à parler fièrement sa langue.

C’est pour cette raison, honorables sénateurs, qu’en 2006, les sénateurs Charlie Watt et Willie Adams et moi-même avons lancé l’idée de laisser les Inuits parler leur langue dans cette enceinte. Même si nous n’allions le faire que quelques fois, c’était par principe. Oui, c’est faisable quand on le veut. Vous connaissez la politique : vouloir, c’est pouvoir.

Honorable sénateur, cette journée passera à l’histoire.

Des voix : Bravo!

Le sénateur Joyal : Je souhaite remercier le sénateur Harder, le sénateur Sinclair et la sénatrice Dyck, car le travail que nous effectuons aujourd’hui aura à jamais une incidence sur l’avenir du Canada. Notre pays écrit un nouveau chapitre de son histoire, honorables sénateurs.

Je vous remercie.

Des voix : Bravo!