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L’importance de l’Asie pour la prospérité future du Canada—Interpellation

L’importance de l’Asie pour la prospérité future du Canada—Interpellation

L’importance de l’Asie pour la prospérité future du Canada—Interpellation

L’importance de l’Asie pour la prospérité future du Canada—Interpellation


Publié le 27 juin 2012
Hansard et déclarations par l’hon. Vivienne Poy (retraité) @fr

<3>L’honorable Vivenne Poy :

Honorables sénateurs, ces dernières années, nous avons beaucoup entendu parler de l’Asie et de son vaste potentiel, alors que les États-Unis et l’Europe éprouvent toujours de la difficulté à remettre leur économie respective sur les rails.

Alors que nous sommes confrontés à cette nouvelle réalité économique mondiale, l’Asie occupe une place importante dans notre imagination collective. Tandis que les banques européennes épurent leur portefeuille international afin de consolider leur bilan, elles s’agrippent à leurs actifs en Asie en espérant que la Chine et ses voisins asiatiques seront le moteur de leur croissance.

Nos propres institutions financières ont également des vues sur l’Asie et comptent tirer parti de sa prospérité grandissante. Toutefois, de nombreux Canadiens demeurent ambivalents, voire mal à l’aise à l’idée de développer davantage de liens politiques, économiques et sociaux avec l’Asie. En 2012, la moitié des Canadiens considéraient que la prospérité grandissante de la Chine était davantage une occasion qu’une menace. Même si l’attitude des Canadiens à l’égard de l’Asie s’est légèrement améliorée au cours de la dernière année, cette région demeure toujours loin derrière les pays occidentaux. Dans un récent sondage, seulement 14 p. 100 des répondants ont indiqué avoir une perception favorable de l’Inde et 12 p. 100 de la Chine.

Les Canadiens ne réalisent pas que, indépendamment de l’opinion qu’ils en ont, l’Asie est importante pour le Canada. Ils doivent accepter le fait que nos échanges commerciaux avec la Chine dépassent à eux seuls l’ensemble des échanges que nous avons avec l’Union européenne et que les fonds investis au Canada par des entreprises chinoises et indiennes augmentent rapidement. De plus, chaque année, nous arrive de l’Asie un large pourcentage des cerveaux qui contribueront à l’essor futur du Canada.

Pour répondre à un besoin en matière de débat public, la Fondation Asie Pacifique du Canada a mis sur pied l’an dernier le Dialogue canadien sur l’Asie. Pourquoi? Au cours de la prochaine décennie, l’Asie deviendra le centre mondial de l’innovation et de la technologie. C’est d’ailleurs sur ce continent que l’on investit le plus dans les nouvelles infrastructures comme les autoroutes, les chemins de fer et les aéroports et où l’on trouve les villes affichant l’architecture la plus avant-gardiste à l’échelle de la planète. En tant que chef de file mondial dans la fabrication de biens de consommation de masse, l’Asie a besoin non seulement de nos ressources naturelles mais aussi de nos technologies et de notre savoir-faire dans les domaines de l’éducation et de la gouvernance.

La prospérité à long terme du Canada dépend de la capacité des décideurs canadiens de comprendre des possibilités économiques qu’offre cette région du monde et d’en profiter. Pour connaître du succès en Asie, le Canada doit élaborer une stratégie d’ensemble qui lui permettra de récupérer le retard qu’il a accumulé par rapport à ses concurrents occidentaux.

Nous reconnaissons que les entreprises, établissements d’enseignement, organisations non gouvernementales et gouvernements provinciaux du Canada entretiennent déjà des liens étroits avec l’Asie et que les Canadiens d’origine asiatique jouent un rôle important dans notre société. Le gouvernement fédéral est enfin conscient des possibilités qu’offre l’Asie, mais nos voisins du Sud ont une bonne longueur d’avance sur nous. Les 20 plus grandes sociétés américaines possèdent toutes des installations en Asie, alors que c’est le cas de seulement la moitié des 20 plus grandes sociétés canadiennes.

L’appel de la Fondation Asie-Pacifique du Canada est appuyé par le Conseil canadien des chefs d’entreprise et le rapport de 2011 du Conseil commercial Canada Chine, selon lequel le Canada doit faire de la région une priorité et cesser de dépendre du secteur des ressources naturelles pour trouver de nouveaux marchés en Asie.

À cette fin, le Canada dispose d’autres atouts naturels que les seules ressources du sol. Ces atouts, ce sont les personnes, c’est l’esprit d’entreprise de notre diaspora, dispersée dans tous les coins de la région, ainsi que nos étudiants étrangers et canadiens d’origine asiatique, qui sont autant de ressources essentielles, mais non encore pleinement exploitées.

Je sais que le Canada est souvent appelé une terre d’immigrants. Cependant, nous devons nous mettre dans la tête que c’est aussi une terre d’émigrants, car plus de 8 p. 100 de notre population vit à l’extérieur de nos frontières. À part les vedettes de cinéma et les chanteurs populaires, la diaspora canadienne a souvent été considérée comme un handicap. Il est temps que le gouvernement et les résidants du Canada se rendent compte que ce groupe constitue un atout pour le monde qui peut servir les intérêts du Canada.

Depuis une trentaine d’années, le faible taux de natalité et le vieillissement de la population au Canada font en sorte que la croissance de la main-d’œuvre est assurée essentiellement par l’immigration. Compte tenu des exigences rigoureuses que nous leur imposons, les nouveaux arrivants ont un niveau d’instruction élevé et une expérience de travail pertinente. Or, il se trouve que la majorité d’entre eux viennent de l’Asie.

Un des défis de taille que nous aurons à relever au cours de la prochaine décennie sera d’utiliser au mieux et le plus efficacement possible cette importante ressource, un grand nombre de ces immigrants étant encore en chômage ou sous-employés. Le taux de chômage des nouveaux immigrants est presque deux fois plus élevé que celui des Canadiens de souche.

Malgré leur manque d’expérience au Canada, les immigrants sont souvent des personnes exceptionnelles parce qu’ils acceptent de prendre des risques en tâchant de profiter des occasions. Ce sont des personnes qui voient les choses autrement, qui remettent en question le statu quo et qui nous apportent des compétences interculturelles et des réseaux internationaux qui constituent de grands atouts pour l’économie canadienne.

En novembre 2011, un rapport du cabinet de vérification comptable Deloitte a sonné l’alarme, en soulignant que, si le Canada n’arrivait pas à utiliser les compétences des immigrants, sa productivité et sa croissance économique s’en verrait entravées. Fait encore plus inquiétant, le rapport laissait entendre que le Canada perdrait ses nouveaux arrivants au profit d’autres pays plus accommodants envers les étrangers de talent et que sa réputation à l’étranger en serait ternie.

Prenons l’exemple des immigrants diplômés en médicine formés à l’étranger. Pour exercer la médecine au Canada, ils doivent posséder un diplôme d’une université — canadienne ou étrangère — reconnue, réussir une série d’examens et terminer leur résidence dans des hôpitaux canadiens.

En Ontario, le nombre de diplômés en médicine formés à l’extérieur du pays est passé de 24 à 236 au cours des dix dernières années seulement. Actuellement, on estime à 7 500 le nombre de médecins formés à l’étranger qui ont passé leurs examens mais qui ne peuvent obtenir un poste de résident dans nos hôpitaux. Qui s’étonnera alors d’apprendre que Balvinder Singh Ahuja, qui a accouché une femme durant un vol d’Air Canada, était en fait un pédiatre qui avait exercé son métier durant 25 ans en Inde?

Une fois immigré au Canada, il a abandonné son rêve de pratiquer la médecine, malgré le fait qu’il ait été admis ici en raison de la grave pénurie de médecins au pays. Il suit actuellement une formation pour devenir camionneur. Quelle perte pour le Canada.

Le Dr Ahuja s’est installé au Canada dans le but de donner un avenir meilleur à ses enfants, mais les jeunes Canadiens d’origine asiatique de première génération et les étudiants étrangers qui étudient ici ont moins tendance à rester au Canada, à moins qu’ils ne trouvent un emploi à la mesure de leur éducation et de leur formation. En citoyens du monde, ils vont là où les occasions sont les plus intéressantes. Le fait de connaître tant l’Orient que l’Occident permet à plusieurs d’entre eux de construire des ponts entre le Canada et l’Asie.

En ce moment, 2,8 millions de Canadiens vivent et travaillent à l’étranger. Puisque la population canadienne vieillit rapidement, ces expatriés représentent en fait 12 p. 100 des Canadiens en âge de travailler et, donc, une bonne partie des contribuables.

Si on compare les Canadiens nés au Canada aux Canadiens nés à l’étranger, on constate que ces derniers sont environ quatre fois plus susceptibles d’émigrer. Bon nombre de questions stratégiques découlent de ces faits. La première question porte sur la rétention. Comment le Canada peut-il tirer un meilleur parti des compétences des Canadiens nés à l’étranger afin d’appuyer la croissance économique et la productivité au Canada?

Nous pouvons aussi poser une autre question stratégique, qui tient compte de la nature de cette nouvelle génération, plus jeune, de Canadiens vivant à l’étranger. Plusieurs de ces « transnationaux » partiront et reviendront, vivant entre deux pays et se sentant chez eux aux deux endroits. Dans ce contexte, nous pouvons revoir nos hypothèses et nous demander ce que nous pouvons faire pour assurer la réalisation du plein potentiel de ces expatriés en tant que ressources et liens culturels, afin que nous puissions, grâce à eux, profiter de bons débouchés commerciaux à l’étranger.

Au lieu de nous dire que le fait que les expatriés et les étudiants internationaux s’en vont au sud de la frontière ou retournent dans leur pays constitue une perte pour le Canada, nous pouvons voir dans tout cela une occasion d’accroître les échanges commerciaux bilatéraux.

Après avoir pratiquement ignoré l’Asie pendant les cinq premières années de son mandat, le gouvernement participe actuellement à des discussions en vue de conclure cinq accords commerciaux bilatéraux. Les discussions en sont à divers stades. En outre, il négocie pour faire partie du partenariat transpacifique. Des provinces comme l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique sont très conscientes de la nécessité de resserrer les liens commerciaux et réclament une meilleure coopération pour établir une approche relativement à l’Asie. Il est important de souligner qu’un quart du PIB est généré en Asie et que six pays du G20 sont dans la région Asie-Pacifique.

En avril 2011, le Fonds monétaire international a déclaré que l’économie chinoise surpasserait celle des États-Unis d’ici 2016, en valeur réelle. La Chine sera alors la plus grande économie du monde. Elle a la ferme intention de prendre la place du Canada en tant que premier partenaire commercial des États-Unis. La population de l’Inde et celle de la Chine augmentent encore. Une grande partie des innovations dans le monde continueront d’être générées dans la région Asie-Pacifique, et le sort de l’environnement dépend des investissements de cette région dans les technologies vertes. En 2008, le commerce intrarégional asiatique constituait plus de 56 p. 100 du commerce total dans la région. Les chaînes d’approvisionnement des secteurs secondaire et tertiaire de la région constituent une bonne partie du commerce international dans le monde. Il y a plus de 30 accords commerciaux bilatéraux et multilatéraux en Asie, et ils changent fondamentalement l’équilibre du système économique mondial.

Nous devons avoir une vision globale du commerce dans l’ensemble de la région tout admettant que des approches différentes sont nécessaires dans les relations avec chaque pays individuellement. Les échanges commerciaux ont augmenté entre la Chine et le Canada, de même qu’entre l’Inde et le Canada. Une bonne partie de cette croissance s’est produite au cours de la dernière année et a pour effet de diminuer la dépendance du Canada à l’égard des États-Unis. Cependant, nous constatons que seulement 12 p. 100 des échanges commerciaux du Canada se font avec l’Asie, comparativement à 50 p. 100 dans le cas de l’Australie. L’Australie a une économie de taille équivalente à la nôtre. Le Canada ayant obtenu de la Chine le statut de destination approuvée, nous pouvons augmenter nos échanges commerciaux dans le secteur du tourisme. Les touristes chinois sont de loin ceux qui dépensent le plus dans le monde. Par conséquent, les intérêts économiques du Canada veulent que nous attirions les touristes chinois et que nous évitions de poser des obstacles pouvant décourager les visiteurs potentiels.

Le fait que nous soyons pratiquement invisibles en Asie nuit à nos efforts pour augmenter le commerce et le tourisme. Par exemple, la majorité des Chinois ignorent où se trouvent le Canada et croient qu’il s’agit d’une destination où aller respirer de l’air pur. Bref, nous ne nous démarquons pas et nous nous comparons défavorablement à de petits pays comme la Suisse et les Pays-Bas. Nous sommes surtout perçus comme étant une porte d’entrée vers les États-Unis. Si le Canada veut accroître ses échanges commerciaux et culturels avec l’Asie, la population canadienne devra changer fondamentalement sa façon de penser.

La population en général, le gouvernement, ainsi que le milieu des affaires doivent appuyer ses efforts. Malgré la transformation de l’économie mondiale au cours des deux dernières décennies, le Canada se tourne encore vers les États-Unis ou l’Union européenne, en espérant un redressement de leurs économies. Pourtant, il ne faut pas oublier que les États-Unis doivent plus d’un billion de dollars à la Chine et que la zone euro traverse une période de turbulence économique. Selon l’ancien vice-premier ministre et ministre des Finances John Manley, qui est aujourd’hui président-directeur général du Conseil canadien des chefs d’entreprise, la stratégie des États-Unis n’est plus une stratégie de croissance. Nous devons donc nous tourner vers l’Asie, comme l’a déjà fait la majeure partie de la planète.

Cela ne va pas de soi pour le Canada. Il y a toujours eu une forme d’incompréhension entre l’Est et l’Ouest — le choc des civilisations, selon la célèbre expression de l’universitaire Samuel Huntington. Toutefois, pour assurer notre prospérité, nous devons suivre l’exemple de l’Australie et repenser notre identité en comprenant que nous sommes un pays de l’Asie-Pacifique.

Comme l’a fait remarquer Yuen Pau Woo, président et PDG de la Fondation Asie-Pacifique du Canada, la plus grande difficulté n’est pas de savoir ce qui se fait en Asie, mais de savoir ce qu’il faut faire ici. Nous devons reconnaître qu’à partir de la prochaine génération, les Canadiens seront des citoyens du monde qui pourront choisir de vivre n’importe où sur la planète. Si nous voulons qu’ils réussissent, nous devons encourager les compétences interculturelles, le multilinguisme ainsi que l’acquisition de bonnes connaissances utiles des pratiques d’affaires internationales.

Pour ce faire, il faudra fondamentalement modifier nos politiques. Nous parlons souvent du bilinguisme, mais de nombreux autres pays ont déjà souligné l’importance d’apprendre au moins trois langues. L’attitude a déjà commencé à changer dans certaines provinces. À Calgary, les élèves du système scolaire public ont le choix d’apprendre le français, l’espagnol, l’allemand ou le mandarin. En Colombie-Britannique, le conseil scolaire de Vancouver offre à tous les élèves un programme bilingue d’apprentissage du proto- mandarin.

Le Canada a plusieurs atouts qui lui permettront d’atteindre son objectif de créer des citoyens mondiaux : le multiculturalisme, une diversité de cultures et la prolifération des langues qui existent déjà au Canada, qui pourra servir de catalyseur pour la réforme des politiques. Les Canadiens doivent s’adapter ou nous serons laissés pour compte. Bien évidemment, la clé, c’est l’éducation. Nous devons établir un programme d’études asiatiques à tous les niveaux, offrant une occasion d’apprendre une langue asiatique. Bien que les études asiatiques et les études canado-asiatiques existent à l’université, de tels programmes sont très rares au primaire et au secondaire. Nous devons encourager les échanges étudiants avec des écoles secondaires et universités asiatiques, accroître le nombre d’étudiants internationaux venant d’Asie et encourager le développement essentiel de relations interpersonnelles.

Il serait également dans l’intérêt de l’éducation de créer un musée de la migration en Colombie-Britannique consacré aux nombreux immigrants qui ont traversé l’océan Pacifique pour se rendre au Canada, soulignant ainsi le fait que le Canada est un pays de l’Asie- Pacifique. Le Museum of Migration Society du Pacific Canada Heritage Centre a été constitué en Colombie-Britannique au même titre que le quai 21 à Halifax, afin de raconter l’histoire nationale du Canada. Bien que le Musée canadien de l’immigration du quai 21 fasse un excellent travail de documentation des immigrants ayant traversé l’océan Atlantique, les immigrants arrivés sur la côte Ouest ne pensent pas que leur musée raconte fidèlement leur histoire ou qu’il reflète la réalité actuelle du Canada.

Le Canada a beaucoup de retard à rattraper. Si nous voulons survivre et prospérer, notre gouvernement doit envisager de prendre les choses en main, car, dans plusieurs grandes économies asiatiques, notamment celles de Singapour, de la Corée du Sud et de la Chine, c’est l’État qui est le moteur économique. Pour garantir la prospérité future du Canada, nous devons resserrer nos liens avec cette région qui prendra une importance croissante, car le coût de l’inaction sera insoutenable.